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Comme je trottinais
derrière elles sans trop d'efforts, je pouvais entendre tout ce que Vic
et Caroline se racontaient. Cette dernière était en train d'expliquer
le cas du dernier fugitif :
- Celui-ci
avait
déjà eu les tympans crevés... pour désobéissance ou une autre tentative
d'évasion, je ne sais pas. Alors, maintenant il est sourd et aveugle.
Un assens comme on dit en Zone F... Comme ça, nous sommes certaines
qu'il ne s'échappera plus...
- Mais...
Caroline... Je ne comprends pas... Que fera-t-il, maintenant ? Ne
vaudrait-il pas mieux le laisser partir ?
-
Certainement pas ! Les assens nous sont très utiles, à l'Atelier...
Privés de la vue et de l'ouïe, ils exécutent à la perfection toutes les
tâches mécaniques pour lesquelles nous n'avons pas de machines. Il
suffit de leur montrer une première fois ce qu'ils ont à faire et de
bien les surveiller pour qu'ils ne s'arrêtent plus de le faire.
L'éternelle obscurité et l'éternel silence dans lesquels ils sont
condamnés à vivre les rendent totalement dépendants de nous et ils sont
bien obligés d'obéir aveuglément - c'est le cas de le dire ! - à leurs
Gardiennes. Il suffit de les fouetter de temps en temps pour qu'ils
gardent le rythme et tout est dit !
- Mais, ça
doit
être affreux ! fit ma Maîtresse, compatissante.
- Pour
eux, sans
doute, répondit la jeune blonde. Mais pas pour nous ! Toutes nos robes
sont tissées et cousues à l'Atelier, toutes nos sandales y sont
fabriquées. Et ça ne nous coûte pour ainsi dire rien !
- Tout de
même... c'est inhumain !
- Mais ce
ne
sont que des mâles ! Barbara ne t'a-t-elle pas expliqué notre façon de
vivre en Zone F ?
- Si...
bien
sûr... reconnut Vic. Mais j'ignorais ce détail... plutôt horrible.
- Il est
certain
qu'ils en bavent, à l'Atelier. Mais ils n'y sont conduits qu'à la
deuxième infraction. A leur première incartade, on leur perce les
tympans après leur avoir expliqué et répété que l'étape suivante, après
le silence définitif, ce sera la nuit définitive et l'Atelier. Ce sont
d'ailleurs les dernières paroles qu'ils entendent de nous avant de
devenir irrémédiablement sourds : obéis-nous aveuglément, sinon...
l'aveuglement, justement !
- Et ils
n'obéissent pas ?
- Si ! Heureusement ! La
plupart des monosens, c'est à dire ceux qui gardent encore le sens de
la vue, sont extrêmement dociles... De plus, puisqu'ils sont sourds,
ils obéissent à de simples gestes conventionnels... Au doigt et à
l'oeil ! - c'est encore le cas de le dire ! - Et c'est bien moins
fatigant pour nous ! On les emploie surtout dans les champs et dans les
mines. C'est la classe de mâles la plus nombreuse en Zone F. Celui qui
est derrière nous ira sans doute travailler dans la mine d'or. On y
manque de personnel, actuellement...
- Mais,
que
faisait-il, avant... ?
-
C'était
sans doute un de nos valets... La plupart des bissens, ceux qui voient
et entendent, sont affectés au service des Compagnes, soit dans leur
domesticité particulière, soit dans le troupeau de larbins collectifs
du Centre. Eux, ils ont la belle vie ! Mais, parfois, ils ne savent pas
l'apprécier, comme ce paumé, derrière... Comme je le sens, on le
retrouvera à l'Atelier, un de ces jours... Et ce sera bien fait pour
lui ! et pour nous aussi, d'ailleurs !
- Pourquoi
donc
? questionna encore Vic, décidément avide de tout savoir. Quels
avantages retirez-vous à augmenter le nombre de ces zombis sourds et
aveugles ?
- Les
Compagnes
de la Zone F aiment bien posséder plusieurs robes, beaucoup de
sous-vêtements, plusieurs paires de sandales ou de bottes, et des
fanfreluches diverses. Et ce sont nos assens qui fabriquent toutes ces
choses à l'Atelier ! Plus il y a d'assens en activité et plus nous
pouvons nous parer joliment et agréablement.
- Ah, je
comprends mieux !
- De plus,
il
faut reconnaître que nous perdons beaucoup d'assens à l'atelier...
- Comment
cela ?
du moment qu'ils ne peuvent pas s'enfuir ?
- Ils se
laissent mourir... et nous sommes quasiment impuissantes devant ce
phénomène. Quand ils refusent de se nourrir, les Gardiennes arrivent
sans trop de difficultés à les gaver avec un appareil mais il y a
quelque chose de moins évident, de plus psychologique, contre lequel
nous ne pouvons rien. Malgré nos efforts, ils dépérissent et finissent
par mourir... en général au bout de trois ou quatre ans, parfois
moins...
- Il y a
donc
trois sortes d'hommes, en Zone F ?
- Il n'y a
qu'une sorte d'homme en Zone F ! répondit sèchement la jeune fille
blonde. Des esclaves ! Uniquement des esclaves !
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